
Seppukoo
En 2009, le collectif artistique Les Liens Invisibles lance Seppukoo, un virus conceptuel en forme de rituel numérique. Inspiré du rituel japonais de suicide par éventration, le seppuku, Seppukoo invite l’internaute à commettre un suicide par l'intermédiaire de son compte Facebook, réalisant la fin d’une vie virtuelle.
Le rituel, désormais inaccessible, est issu d’un acte de réseautage sur Facebook. En 2009, Les Liens Invisibles ont créé une suite de comptes Facebook de figures célèbres; celle-ci comprenait entre autres Cléopâtre, Jim Morrison et Kurt Cobain. Toutes ces figures partagent un point en commun: leur suicide respectif. Toutefois, les comptes créées ne représentent pas tous de vraies personnes, par exemple: Luther Blissett. Ce dernier désigne un nom de plume partagé entre plusieurs auteurs; figure dont ils ont organisé le «suicide» sous forme de seppuku symbolique en 1999 (Luther Blissett Project).
Pendant plusieurs mois, ces comptes se sont insérés dans un réseau de vraies personnes sur Facebook. Puis, le 5 novembre 2009, les comptes de ces quatorze figures ont réalisé le Seppukoo. Une vidéo du «suicide» du profil de Jim Morrison est disponible sur Vimeo. À chaque réalisation du rituel, la nouvelle page commémorative invitait les membres du réseau à commettre aussi le Seppukoo. Un.e internaute participant.e pouvait se rendre sur seppukoo.com, où il ou elle entrait ses identifiants et avait ensuite le choix d’un style pour sa page commémorative ainsi qu’un dernier message personnalisé. Une fois complété, le message était envoyé à la liste entière d’ami.e.s sur le compte de l’utilisateur.trice. Les ami.e.s de l’utilisateur.trice pouvaient laisser des messages et aussi participer au rituel; celui-ci encourageait la sollicitation des ami.e.s sur le réseau, puisque l'internaute accumulait des points en fonction de la quantité d'ami.e.s l'ayant suivi.e dans le rituel. C’est ainsi que le «virus» s’est propagé, touchant rapidement plus de 50 000 personnes—et leurs comptes Facebook—créant un réseau suicidaire virtuel et incitant une réaction légale de l’entreprise états-unienne.
Facebook, Inc., qui a incidemment aussi lancé en 2009 une fonctionnalité commémorative pour les utilisateurs.trices décédé.e.s, a envoyé une ordonnance de cessation, demandant à Les Liens Invisibles de supprimer leurs données concernant les comptes des utilisateurs.trices. Les Liens Invisibles ont répondu en déclarant que les artistes ne supprimeraient pas de données alors que les internautes eux-mêmes ne le demandaient pas, les données—noms, profils, photographies, listes d’amis, etc.—étant la propriété des utilisateurs.trices et non pas de Facebook, Inc. Les Liens Invisibles soutiennent que Seppukoo, étant un projet artistique sans but de rémunération, cherche surtout à faire réfléchir à nos existences numériques, aux vies virtuelles menées sur les réseaux sociaux. De toute façon, les comptes des ceux qui ont participé au rituel n’ont pas été supprimés de façon permanente, mais sauvegardés par Facebook. Il ne fallait qu’un internaute se connecte de nouveau pour réactiver son compte.
Seppukoo ne fonctionne plus, mais des moyens pour réaliser un suicide virtuel existent toujours, notamment publié dans une vidéo sur le site web de l’œuvre. Ce n’est pas clair si les artistes ont arrêté le déroulement du projet à cause d’une menace légale de Facebook, Inc., ou si le projet n’était prévu que pour une courte période. Dans tous les cas, le site du projet continue à afficher les meilleurs scores des internautes qui ont «infecté» le plus de monde avec ce virus conceptuel. Il présente aussi une documentation sur les étapes de Seppukoo. De surcroît, l’œuvre a été remédiatisée en 2011 pour une exposition en Italie (Artmap).
En somme, le projet était une performance virtuelle et collaborative, s’inspirant et se servant des modalités Internet et des réseaux sociaux pour invoquer une réflexion sur l’existence et les connexions en ligne. Pour ce faire, Seppukoo emploie l’imitation, d’abord d’un rituel qui date de presque un millénaire, créant l’ambiance d’un rituel honorable; ensuite d’un virus, reposant sur son caractère contagieux autant qu'informatique; et dernièrement du réseau social le plus populaire au moment de la performance artistique. Seppukoo se sert des listes d’ami.e.s Facebook des participant.e.s, et même de la page d'accueil originale du site—maintenant uniquement accessible sur Internet Archive—reflète celle de Facebook, employant une police de caractères très similaires ainsi qu’une carte du monde. La carte de Facebook montre des internautes connecté.e.s par le réseau, tandis que celle de Seppukoo fait référence à une propagation pandémique, les taches sur la carte coulant comme du sang, la même couleur rouge de la bordure. Cet effet visuel souligne le statut de Seppukoo comme le contrepoint de Facebook, ce dernier étant une plateforme pour la collection de données à travers la conservation des vies virtuelles et le premier un rappel qu’un individu est plus que la somme de son identité («You are more than your identity/Pass away and leave it behind»).
Seppukoo représente donc une critique nuancée de la vie virtuelle et des réseaux sociaux. Les artistes insistent sur le fait qu’un individu est plus que la somme de son identité, cette dernière étant le principe économique de Facebook, qui met sur le marché les données des utilisateurs.trices. «Il n’y a pas de mort lorsqu’il n’y a pas de vie» («There’s no death where there’s no life») déclarent Les Liens Invisibles, signalant le fait que même si Facebook permet de mémorialiser les pages des utilisateurs.trices décédé.e.s, il ne permettait pas l’extinction totale de leurs profils. Donc, la critique du collectif voudrait que bien qu’une personne puisse décider ce qu’elle devient, elle ne pourra pas décider ce qui devient de son identité virtuelle après sa disparition. En créant un «réseau suicidaire», la vie sociale est infectée, rendant le suicide—un acte solitaire par définition—en un rituel de rébellion virtuel, social et unitaire.